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dimanche 9 juillet 2023

Les très suaves Heures de l'histoire contemporaine : le jour où Greta Garbo faillit être transparente !

 

Le 16 avril 2000 (pour ceux qui s'en souvienne, un dimanche, mais c'est totalement anecdotique), la communauté lesbienne américaine est encore plus en émoi qu'un jour de soldes monstres chez Brico Dépôt puisque serait enfin venu LE jour où allait être révélé officiellement au monde que la Divine, l'Unique, le Sphinx de Stockholm, Greta Garbo donc, était au pire bisexuelle, au mieux totalement homosexuelle. 

L'idée en elle-même n'était pas nouvelle. Dès la fin des années 20, des rumeurs circulaient sur le compte de Garbo, ses films le laissaient occasionnellement entendre et surtout la star ne fit rien, mais alors rien pour éloigner ces bruits de couloir. Elle refusa le mariage, même arrangé par la MGM, n'eut pas d'enfant, et à l'instar de son personnage dans "La Reine Christine", déclarait assez régulièrement, non seulement qu'elle voulait qu'on la laisse tranquille mais surtout qu'elle avait l'intention de finir ses jours en "vieux garçon". 

Si nous ajoutons à cela qu'elle aimait qu'on l'appelle Gustav et passa la deuxième moitié de sa vie dans l'anonymat, entourée de messieurs très gays et de dames très célibataires, nous ne pouvons que nous interroger sur la spécificité de ce 16 avril et de ce qu'il allait bien pouvoir offrir au monde en matière de révélation. 


 










La réponse se trouverait dans une boite (attention, celle que vous pouvez observer ci-dessus est contractuelle, il ne s'agit pas de LA boite), stockée depuis 40 ans dans les sous-sols du musée Rosenbach de Philadelphie, portant le numéro 23 et faisant partie des archives offertes au musée en 1960 par Mercedes de Acosta. 

A l'intérieur, soigneusement classés, se trouveraient des lettres, des cartes postales et des télégrammes envoyés par Garbo à celle qui jusqu'à sa mort en 1968 se présenta toujours comme le grand amour de la Divine. Mercedes avait déjà évoqué explicitement leur relation (et de multiples autres avec de multiples femmes célèbres dont Dietrich) dans son autobiographie publiée en 1960, "Here lies the heart", qui lui valut de se brouiller avec la quasi totalité de ses anciennes amies et Garbo elle-même. 

Mais jusque là, il était toujours possible de considérer de Acosta comme une affabulatrice, puisque rien ne pouvait confirmer que tout ce qu'elle racontait était véridique. Souvenons-nous qu'il fut un temps où les téléphones portables n'existaient pas : point de photos prise à la dérobée, point de paparazzi, point de scandale officiel. Mais si des lettres d'amour de la main de Greta se trouvaient bien dans la boite 23 comme on commençait à l'espérait, il allait bien falloir reconsidérer les dires de Mercedes. 


















































D'origine espagnole et prétendument noble (sa mère aurait été une cousine éloignée des ducs d'Albe), Mercedes de Acosta, qui vit le jour en 1892, passa une grande partie de sa vie à tenter d'être célèbre ce qu'elle ne parvint jamais à être totalement. 

Légèrement poétesse, à peine dramaturge, un peu romancière et parfois scénariste (elle possède une référence sur IMDB, le film "Raspoutine et l'impératrice" de 1932 en compagnie de 8 autres auteurs...), il n'est pas indécent d'écrire que ce ne sont pas ses talents littéraires qui lui permirent de laisser son nom dans l'histoire. Nous avons tenté la lecture de ses vers, croyez-nous, c'est impossible. 

C'est en fait sa vie tout court qui lui assure encore aujourd'hui d'être régulièrement mentionnée comme une figure importante de la vie sociale et culturelle américaine, puisque, bien que mariée en 1920, Mercedes de Acosta fit partie de la société lesbienne internationale, qui n'est pas une association de super héroïnes, quoi que, mais la preuve que dans les années 20 et 30, il était tout à fait possible pour le presque commun des mortels de citer au moins une dizaine de lesbiennes célèbres, quand dans les années 80 par exemple, on questionnait encore les goûts personnels de Martina Navratilova. 

























Il n'est pas absurde d'écrire que selon toute vraisemblance, les femmes apparues ci-dessus se connaissaient et se fréquentaient plus ou moins. Il est tout autant crédible d'affirmer que toutes eurent plus ou moins une aventure avec Mercedes de Acosta, un magnifique tableau de chasse auquel on peut ajouter les noms de Greta, évidemment, Marlène Dietrich, la scénariste Salka Viertel ou Isadora Duncan. Ce qui fit dire à Alice Toklas, compagne courageuse de Gertrude Stein au moment de la mort de Mercedes : "on peut dire ce qu'on veut de sa plume mais reconnaissons qu'elle a couché avec les femmes les plus importantes du XXe siècle !"

Pour ce qui est de Garbo, les deux femmes firent connaissance en 1931 lors d'une soirée chez Salka Viertel, amie intime de la star pour laquelle elle écrira de nombreux scripts dont celui de "La femme aux deux visages", après lequel Garbo abandonnera le cinéma tout en restant amie avec Viertel, ce qui prouve qu'elle n'était finalement pas rancunière. 

Nous ne possédons de cette rencontre que ce que Mercedes en raconta et selon ses dires, le coup de foudre fut immédiat. S'en suivirent 6 semaines d'idylle sur une île sauvage du Nevada, les deux femmes, seules et monde, nues et amoureuses. Les spécialistes de Garbo sont plus circonspects : en 1931, Garbo n'eut de la MGM que 2 semaines de congés puisqu'elle enchaîna 5 films dont "Mata Hari" et "Grand Hôtel".  Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : la passion de survécut pas à 1932, toujours selon de Acosta. 







































































S'il existe de nombreuses photos de Mercedes de Acosta en compagnie de ses amies célèbres, comme ci-dessus avec Marlène Dietrich, il n'en existe qu'une, et pas des plus réussies d'elle et Garbo. Mais personne n'ignore la haine qui animait Greta à l'encontre de la presse. Garbo contrôlait tout et tenait de façon tyrannique au respect de sa vie privée. Voilà pourquoi prendre un cliché d'elle devint un sport national lorsqu'elle se retira de la vie publique et établit ses quartiers à New York à partir des années 50 jusqu'à sa mort en 1990. 

La surprise vient en fait de la série de photos de Garbo torse nu, prise par de Acosta lors de leur escapade amoureuse et dont personne ne sait vraiment pas quels mystères elle quitta les archives personnelles de Mercedes. Et voilà précisément la raison pour laquelle Garbo prit ses distances avec la poétesse : son incapacité supposée à garder sa langue et à ne pas céder à la tentation de raconter dans le détail ses frasques saphiques. 

De 1932 à 1968, Mercedes de Acosta n'aura de cesse de courir après Garbo, afin de lui prouver que si elles n'étaient plus amantes, elles pouvaient au moins être les meilleures amies du monde. Et de 1932 à 1968, Greta Garbo n'aura de cesse de fuir Mercedes, la décourageant par tous les moyens possibles de s'accrocher à une hypothétique relation qui n'était en fait, pour la star, qu'un lointain souvenir pratiquement oublié. 



 



















C'est du moins ce que révéla l'ouverture de la fameuse boite 23 le 16 avril 2000, soit 10 ans et un jour après le décès de Garbo, condition stipulée par de Acosta lorsqu'elle vendit ses archives au musée Rosenbach. Evidemment Mercedes n'était plus là, morte dans l'anonymat, la misère et d'un cancer en 1968, mais la presse, elle, était présente, ainsi que les héritiers Garbo en la présence de sa nièce et légataire universelle : Gray Reisfield. 

Car c'est dans des conditions particulières que furent présentés les écrits de Garbo à Mercedes, avant d'être exposés pendant un temps limité au musée, Gray Reinsfield et ses avocats ayant été très clairs : les documents seraient d'abord lus par le clan Garbo avant toute divulgation publique, un droit de regard serait exercé car si le musée était bien propriétaire des lettres, les héritiers Garbo étaient eux, propriétaires de leur contenu. Adieu donc l'idée d'un livre consacré à la correspondance de Garbo : un interdiction formelle de toute publication et même de consultation ultérieure des documents ayant été promulguée.

Le 16 avril, on découvrit donc quelques unes des missives signées de la grande Greta à la petite Mercedes, choisies avec soin par Gray Reinsfield. Pas une seule ne faisait allusion à une éventuelle relation entre les deux femmes, autre qu'amicale, et encore. Dans la plupart de ses lettres, Garbo demandait à de Acosta d'arrêter de l'appeler au téléphone, de sonner chez elle sans prévenir et surtout de parler d'elle avec ses amies. Dans une seule lettre, elle lui demandait de lui faire quelques courses et dans une autre, lui donnait des conseils quand au choix de ses sous-vêtements. Et c'est tout. 



    















Gray Reinsfield, qui veilla sur sa tante jusqu'à son dernier souffle et s'assura que la réputation de celle-ci resta intacte et fidèle à son désir de ne rien dire sur rien, fit remettre les lettres dans la boite 23, qui rejoignit les autres boites du leg de Acosta. Les héritiers Garbo refusent toujours à quiconque de consulter ces archives, même dans le cadre d'une thèse ou d'un projet de biographie de la star. La légende doit rester intacte.  

Et c'est forcément très agaçant, surtout lorsqu'on apprend que seul 1/5 des lettres de Garbo à Mercedes fut dévoilé au public, 55 lettres pour être précis supposées être totalement représentatives du reste des archives. Mais est-ce la vérité ? Et pourquoi par exemple ces trous béants chronologiques dans la correspondance des deux femmes ? 

Suaves visiteurs, vous n'ignorez pas plus que nous que patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Gray Reinsfeld, le cerbère de sa tante est décédée en 2017 à l'âge de 85 ans. Ce sont désormais ses fils qui gèrent l'héritage Garbo et de toute évidence, les choses sont un peu moins éthiques que du temps de leur chère maman. Aux dernières nouvelles, l'un attaquait l'autre en justice pour s'être approprié grâce à de faux documents l'Oscar d'honneur remis à l'actrice pour l'ensemble de sa carrière en 1954. D'ici à ce qu'un des deux décide de vendre les lettres de grand-tata... Wait and see...


 
 

samedi 2 juillet 2022

Les très suaves Heures de l'histoire contemporaine : le jour où Motown dit oui à la flamboyance.

 












En 1974, le label Motown, qui offrit aux années 60 une bonne partie de sa bande son, traverse ce qu'on appelle, et pas uniquement dans le milieu de la prostitution, une drôle de passe. Musicalement et financièrement les choses ne vont pas si mal. Evidemment, les artistes maisons n'enchaînent plus les numéros 1 comme les Supremes entre 1964 et 1967 mais enfin on ne va pas se plaindre : en 1973, Stevie Wonder avec "Superstition", Marvin Gaye avec "Let's get it on" et Diana Ross avec "Touche-moi le matin" (qui est toujours plus sympathique en français) ont grimpé jusqu'au sommet des charts. Michael Jackson est devenue une valeur sûre et les Commodores, les Temptations ou les Miracles sont toujours prêts à dégainer un tube. 

Et pourtant, depuis que Berry Gordy a décidé en 1972 de déménager ses locaux de Detroit à Los Angeles, principalement pour se lancer dans la production cinématographique et même encore plus spécifiquement pour produire des films mettant en vedette Diana Ross, quelque chose a changé. Ce n'est d'ailleurs plus Berry qui s'occupe de la direction musicale de Motown, cette charge ayant été confiée à Ewart Abner qui restera, tout de même et à jamais, l'homme qui eut l'instinct de signer aux USA un petit groupe anglais nommé The Beatles. 

Motown est finalement dans un entre-deux : en apparence le même label qu'en 1961 mais en fait plus vraiment, mais sans que le changement soit spectaculaire. Est-ce que Motown piétinerait, quant la firme a été l'une des plus novatrices de la décennie précédente ? Une chose est certaine : il faut du sang neuf et une ligne directrice qui soit claire. 



On ne saura jamais si ce qui se produisit en 1973 fut la conséquence d'une volonté affirmée mais en signant un nouveau groupe appelé "The Dynamic Superiors", Motown allait faire quelque chose de relativement révolutionnaire. Qui ne tenait pas au fait que le label allait prendre sous son aile un quintet noir originaire des faubourgs de Washington. Il possédait déjà des dizaines de quintet originaires d'à peu près toutes les banlieues américaines. Mais plutôt dans la personnalité de son leader, Tony Washington : jeune, noir, gay, et fier de l'être ! 

Car quand on y réfléchit, il est franchement sidérant que Motown, qui bâtit sa suprématie en caressant le public dans le sens du poil : des chanteuses noires parfaitement lissées, des groupes de danse noirs mais en costume cravate, ne vit rien à redire en découvrant sur scène, lors d'une convention musicale, des Dynamic Superiors, menés par Tony, tout en fond de teint et faux-cils, susurrant des chansons d'amour de sa voix de tête stratosphérique adressées à des "il" et non des "elle" et se dise sous le coup d'une évidence : voilà ce qu'il nous faut ! 

Les multiples interviews du groupe qu'on peut trouver sur Internet le confirme : visiblement, l'homosexualité flamboyante de Tony ne fut jamais un sujet de conversation, comme elle ne l'était pas non plus au sein des Dynamic dont tous les autres membres étaient résolument hétérosexuels. On envoya donc le groupe en studio, en le confiant à une équipe de choc : Valerie Simpson et Nicholas Ashford qui produisirent et composèrent tous les titres du futur premier album. Auquel on donna un visuel pour le moins étonnant, dessiné par le formidable illustrateur Dick Ellescas. Nous sommes en janvier 1975 et tout naturellement, cela donne ceci : 


 











Oui, Tony Washington est maquillé comme une voiture volée sur la pochette du premier album des Dynamics Superiors, oui, il l'est aussi devant les caméras de Soul Train et oui enfin, il semble dire à chaque seconde de ce "Shoe Shoe Shine" somptueux qui va se hisser dans le top 10 dès sa sortie : "Je suis folle et alors ?". Et tout cela est très naturel, alors que bien entendu cela ne l'est pas. 

Parce que nous ne sommes qu'en 1975, que la culture drag n'existe que dans les ballrooms de Harlem et que la société américaine ne fait que prendre conscience de l'existence d'une communauté gay et blanche. Alors noire, n'en parlons pas. 

Motown apparaît donc, ce que personne n'avait vu venir, comme une oasis de tolérance insoupçonnée, au coeur de laquelle Tony Washington et les Dynamics Superiors font les premières parties des Jackson Five ou de Stevie Wonder et reprennent non pas "Me and Mrs Jones" de Billy Paul mais "Me and Mister Jones", devant des foules un peu étonnées mais finalement conquises. 

























Entre 1975 et 1977, les Dynamics Superiors vont graver 4 albums pour Motown et c'est pour l'anecdote encore Tony qui brille sur la pochette de "Pure Pleasure" en proposant en gros plan sa pilosité et ses ongles parfaitement manucurés. De ces 4 albums, que nous vous engageons vraiment à découvrir, ne vont pourtant pas sortir beaucoup de tubes (cela se saurait) mais suffisamment de titres de qualité pour permettre aux Dynamics de poursuivre leur carrière jusqu'à leur séparation en 1980. 

Jouissant de la très enviée réputation de secret le mieux gardé de la musique soul et bénéficiant d'un véritable culte, on envisagea une reformation au début des années 2000 mais l'annonce du décès de Tony Washington refroidit l'enthousiasme. Des Dynamics Superiors tournent pourtant toujours aujourd'hui mais nous ignorons absolument si ne serait-ce qu'un des membres originaux en fait partie. 

Le succès du premier album des Dynamic poussa en tout cas Motown à ouvrir momentanément son horizon et il est stupéfiant de réaliser que c'est à la suite de cet album que le label proposa au monde, et en 1975, ses deux plus gros titres gays : le futur hymne "I was born this way", enregistré sur un sous label de Motown par Valentino puis en 1977 par Carl Bean, sur disque Motown cette fois, et le charmant "Ain't nobody straight in LA", hymne à la tolérance des Miracles, sur leur album "City of angels".


Contrairement à ce à quoi nous vous avons habitués, cette page de l'histoire contemporaine ne propose ni chute rigolote, ni rebondissement de dernière seconde. Passé cet épisode un peu folle, Motown ne deviendra jamais le label des fiertés et retournera à des productions grand public, laissant à d'autres compagnies le soin de poursuivre l'expérimentation. Ce sera par exemple le cas de Fantasy Records qui placera en orbite un autre jeune homme noir très maquillé en 1977 du nom de Sylvester. 

Mais la meilleure fin, et au risque de nous répéter, est peut-être de partir à la conquête des Dynamic Superior que nous écoutons en boucle depuis un mois et qui n'en finissent pas de nous enchanter. Mais ce qui finalement n'est pas très surprenant. N'était-il pas dynamiques ? Et infiniment supérieurs ? Tout était déjà dans le nom en fin de compte... 


































samedi 18 juin 2022

Les très suaves Heures de l'histoire contemporaine : le jour où on interdit des toilettes.


 


















En cette fin d'année 1965, le producteur Lou Adler a de quoi être raisonnablement heureux. Débutant sa carrière musicale comme manager d'Herb Alpert, puis se découvrant des talents de compositeurs qui lui permirent d'offrir quelques chansons à Sam Cooke par exemple, il s'est lancé à partir de 1964 dans une aventure risquée, la création d'un label de musique et bien lui en a pris. 

Car Lou Adler a clairement du flair. Il a compris qu'en ce début des années 60, la musique folk et sa cousine germaine la musique pop sont sur le point de détrôner la variété. Créé au départ pour distribuer les disques de Johnny Rivers (ne cherchez pas, plus personne n'en parlera après 1968), son label Dunhill Records a surtout signé le chanteur engagé Barry McGuire qui dès son premier album va décrocher un numéro 1 avec "Eve of destruction". 


La guerre du Vietnam, la menace nucléaire, la conquête spatiale, la ségrégation raciale, voilà ce dont il est question dans cette ritournelle qui ressemble plus à une capsule temporelle qu'à une chanson et qui évoque si bien les préoccupations pacifistes de la jeunesse en 1965 qu'elle sera bannie de la plupart des radios américaines. 

Mais comme vous pouvez le remarquer, pas la moindre mention à des WC. Il est encore un peu tôt pour faire la liaison avec le titre de ce billet mais elle arrive. Car Barry McGuire ne va être qu'un intermédiaire avec le sujet du jour. 

Ce qui importe, c'est qu'au cours de ses tournées, Barry McGuire a fait la connaissance d'un quartet musical originaire de New York dont il a aussitôt tout apprécié et qu'il a invité à le rejoindre en Californie, afin de travailler avec lui et, autant en profiter, auditionner pour Lou Adler. Ce groupe est composé du couple John et Michelle Phillips, de Denny Doherty et de Cass Elliot. Et après avoir longuement hésité, ses quatre membres se font appeler The Mamas and the Papas. 





































































Peut-on faire plus années 60 et plus "flower power" que The Mamas and the Papas ? Sans doute pas. Et n'oublions pas que depuis notre naissance, nous sommes représentés par Mama Cass, nue dans un champ de marguerites ce qui peut aisément confirmer ce que nous venons d'écrire.

En 1965, les quatre membres du groupe se rendent donc à Los Angeles, pour participer au nouvel album de Barry McGuire dont ils vont assurer tous les chœurs, qui vient en plus de leur acheter une de leurs premières compositions, intitulée "California Dreamin". Et ils auditionnent comme prévu pour Lou Adler qui, dans une sorte de délire MGM "je vous engage pour 7 ans", leur commande aussitôt 10 albums. 

The Mamas and The Papas restent donc en studio et gravent une quinzaine de titres, dont le premier ne va aller nulle part mais lorsque sort leur propre version de "California Dreamin", c'est la folie. Ce groupe inconnu se classe directement à la quatrième place des hit-parade, le public découvre leurs harmonies impeccables, leur sens stupéfiant de la mélodie qui tue et leurs chanteuses, enfin surtout Michelle Phillips qui deviendra instantanément une icone. 


Lou Adler, pour revenir à lui, nage en pleine félicité puisqu'en deux contrats, Barry et les Mamas and the Papas, il a décroché le gros lot. Le quatuor n'a pour l'instant qu'un single mais assez de titres pour sortir un album complet. La machine Dunhill Records se met donc en marche et la sortie est prévue pour février 1966. Et finalement, puisque le groupe est sous contrat et les chansons déjà en boite, il n'y a plus qu'une chose à faire, trouver un visuel pour le futur 33 tours et pour cela, Lou a sous la main quelqu'un de formidable, le photographe Guy Webster. 

Puisque vous sentez venir la biographie synthétique de ce monsieur, ne vous décevons pas. Né à Hollywood, Guy est d'une famille appartenant au show business. Son père est un compositeur de renom oscarisé ("Secret love" pour Doris Day, "Love is a many splendored thing" pour tout le monde). Il a grandi en étant voisin de Fred Astaire, en voyant passer chez lui Duke Ellington et en jouant avec les enfants du gratin du cinéma. 

Mais ce qui l'intéresse depuis toujours, c'est la photographie. Après de courtes études, il s'est lancé un peu en autodidacte et c'est presque par accident qu'il s'est retrouvé à shooter des pochettes d'albums pour Dunhill Records. Il deviendra au passage un des plus célèbres photographes musicaux des années 70, à l'origine de pochettes devenues des classiques et un des plus célèbres photographes tout court, spécialisé notamment dans les personnalités du cinéma. Illustrations avant de revenir aux toilettes. 






























Guy Webster ne connait pas plus les mamas que les papas mais tout le monde ayant le même âge, il se dit que la séance photo pour leur premier album devrait être une bonne partie de rigolade. Et c'est effectivement ce qu'il va se produire. Guy se rend dans la maison qu'ils louent à Los Angeles. L'humeur est bonne, on boit, on fume, on prend des drogues (1965, rappelez-vous) et on oublie un peu de faire des photos. 

Et lorsque Guy réalise qu'il n'a rien fait, les Mamas et les Papas ne sont plus trop d'humeur... ou plus trop conscients. Guy leur court après, il parvient à les coincer dans la salle de bain, met vaguement la chose en scène et appuie sur le déclencheur. Il a conscience que c'est un peu n'importe quoi mais avec un peu de chance, cela collera avec le côté jeune et décomplexé du groupe. 

Et cela va donner ceci : 























Et ceci pour ce qui est des photos n'ayant pas été jusqu'à la pochette :




 



















Et donc enfin : apparition des toilettes ! Roses ou blanches en fonction des sources. Nous ne connaitrons jamais la vérité. 

En février, l'album "If you can't believe your eyes and ears", le premier des Mamas and the Papas sort, accompagné en mars d'un troisième single, "Monday monday" et cela va entraîner deux sortes de réaction. La chanson, elle, va être un triomphe et devenir le seul et unique numéro 1 du groupe. Elle leur rapportera même un Grammy. Donc tout va bien. 

Mais l'album ne passe pas, et chaque jour Dunhill Records voit revenir des cartons entiers de 33 tours refusés par les revendeurs qui n'envisagent pas une seconde de mettre en vente un disque proposant une cuvette de toilettes aussi clairement exhibée. C'est la catastrophe pour Lou Adler, qui a forcément beaucoup investi dans le produit. Impossible de lancer une réimpression et de rappeler tous les exemplaires dont beaucoup sont déjà partis à l'étranger. Une seule solution : la vignette. 

























Suivant le succès des différents singles de l'album, Dunhill Records va consciencieusement coller de petites étiquettes dont la taille calculée cache la honteuse cuvette et rendre enfin acceptable le disque des Mamas and the Papas aux acheteurs de 1966 qui ne faisaient donc ni pipi, ni autre chose.

On peut y voir aujourd'hui une belle idée collection, à condition évidemment de posséder tous les exemplaires, y compris étrangers.   

Il en sera de même pour les 45 tours, et ce n'est que lorsqu'une réimpression sera rendue nécessaire par le succès foudroyant du disque qu'on décidera de changer la photo, enfin de la recadrer. Exit donc le budget vignette. 













































Si Lou Adler est toujours parmi nous, ce n'est plus le cas de Mama Cass, décédée en 1974, ni de John Phillips, disparu en 2001, ou de Denny Doherty, emporté en 2007. Des quatre membres originaux, Seule Michelle Philipps est encore en vie. Elle a aujourd'hui 78 ans. Après une très fructueuse carrière, Guy Webster a rangé à jamais ses objectifs en 2019. Et tout cela est évidemment fort triste. 

Mais ce qui nous plait le plus dans cette belle histoire du weekend, en plus d'avoir donné naissance à une pochette figurant désormais sur la liste fameuse des disques censurés on ne sait plus toujours très bien pourquoi, c'est le mot final de Lou Adler. 

Car n'essayez pas de nous convaincre qu'il ne savait pas ce qu'il faisait lorsque, pour maintenir la popularité de l'album des Mamas and the Papas, il proposa à la vente une version collector dont le vinyle était coloré. Et de quelle couleur s'il vous plait ? 























Jaune. Evidemment ! 

Si vous le trouvez un jour, conservez-le précieusement. Il pourrait vous assurer une retraite heureuse car il coûte TRES cher... 

dimanche 2 janvier 2022

Les très suaves heures de l'Histoire contemporaine : le jour où Eartha Kitt eut une très bonne et une très mauvaise nouvelle.

 

En 1997, Eartha Kitt est en peu nerveuse. Cela n'a absolument rien à voir avec sa carrière de chanteuse ou comédienne. Et à vrai dire, cela fait bien longtemps que miss Kitt n'a plus de questions à se poser concernant la place qu'elle occupe dans le monde du spectacle. Révélation de l'année 1952 au cinéma, chanteuse à succès depuis 4 décennies, impératrice des cabarets et icone gay absolue depuis ses débuts, statut par ailleurs renforcé par une courte mais mémorables phase disco/high energy au débuts des années 80, tout va bien pour elle. 

Et ceci est particulièrement vrai depuis, justement, le double succès de "I love men" et de "Where is my man" dont nous pourrions poster les vidéos simplement pour le plaisir des yeux mais ce qui nous entrainerait bien trop loin de cette nouvelle histoire du weekend. 

En devenant une reine des night-clubs, Eartha, qui était un peu dans les choux au cours des années 70, a rencontré un nouveau public et un nouveau souffle. En 10 ans, elle a chanté Sondheim à Londres, repris le chemin des studios de cinéma. Elle est demandé dans les séries tv à succès et vient de triompher dans "The Nanny". Elle enregistre à nouveau des albums originaux quant on lui concédait simplement jusqu'alors des "greatest hits". Elle est même sollicitée pour être la porte parole de certaines marques de vêtements. Bref à 71 ans, elle a tout pour être sereine. 

















Mais alors quoi ? Pourquoi cette nervosité frôlant les crises d'angoisse que même sa fille Kitt Shapiro, qui s'occupe de la carrière de sa mère depuis une dizaine d'années, ne parvient pas à calmer ? La raison peut sembler un tantinet disproportionnée mais voilà bien des choses qui ne se commandent pas : Eartha vient d'être conviée à parler en tant qu'invitée d'honneur au Benedict Collège de la ville de Columbia, dans l'état de Caroline du Sud et apprenant sa visite, une chaine de télévision lui a proposé d'être le sujet de son émission phare, un tête à tête d'une heure, en direct, consacré aux célébrités locales.

Car Eartha est bien une enfant de Caroline. Elle est même née dans les faubourgs de Columbia où on s'apprête à la célébrer. Le problème est que cela fait 63 ans qu'elle n'y a pas mis les pieds et n'avait pas vraiment l'intention d'y revenir. Autant qu'elle s'en souvienne, ses 8 premières années ont été un cauchemar dont elle a refoulé les plus grandes lignes. Et pour elle, sa vie a véritablement débuté lors de son arrivée à Harlem en 1934. Par conséquent, revenir en Caroline du Sud, pourquoi ? Et finalement pourquoi pas. Et voilà donc Eartha en route vers Columbia. 












Il est évidemment très tenant d'agrémenter ce billet de photographies légèrement nostalgiques ou montrant les charmes de la capitale de la Caroline du Sud mais retenons-nous puisque Eartha n'y vécu jamais et que franchement, cette grosse bourgade, qui comme souvent aux Etats-Unis, n'est pas la plus grande ville de l'état (c'est Charleston et de loin), n'a pas grand chose à voir avec notre histoire. Si ce n'est qu'en 1997, Eartha Kitt y pose ses valises pour quelques jours. 

Il y a donc d'abord cette longue interview à la télévision. Puis, le lendemain, cette conférence qu'elle doit donner au Benedict College, l'un des premiers établissements d'enseignement supérieur destiné aux noirs, fondé en 1870. Car, et c'est là l'une des curiosités de Columbia, capitale d'un état dont l'économie reposa jusqu'en 1865 sur l'esclavage et le commerce du coton, et siège par ailleurs de l'armée des Confédérés pendant la guerre de Sécession, cette ville du sud fut l'une des premières à accueillir des personnes de couleurs au sein de l'équivalent du conseil régional, et ce dès la fin de la guerre. Et à proposer de véritables établissements scolaires pour noirs. 

Et si pour Eartha, son passage à la télévision puis au Benedict College se passent très bien, elle est un peu mal à l'aise dès qu'on l'interroge sur sa vie en Caroline du Sud de sa naissance à son départ pour New York, puisque, comme évoqué plus haut, elle n'en a presque plus aucun souvenir. Et c'est véritablement au bord du malaise qu'elle évoque pour la première fois de sa vie ce qui est bien plus qu'un trou de mémoire : en fait elle ignore littéralement son lieu de naissance. Ainsi que sa véritable date de naissance. Elle doute même que celle qu'elle appelait maman ait été sa véritable mère. Quant à son père, elle n'en connait rien. Du tout. Stupeur générale. 
























D'après ce qu'elle sait, Eartha serait née à North, trou de 200 habitants mais possédant une voie ferrée et un bureau de poste, le 26 janvier 1926. Et habitant nous-mêmes un trou de 200 habitants, mais sans voie ferrée et sans bureau de poste, nous pouvons vous assurer que c'est vraiment très petit. Sa mère, Annie Keith (le Kitt sera un nom de scène) l'aurait eu par accident, peut-être à la suite d'un viol commis par un homme blanc, prétendument le fils du propriétaire d'une plantation. Déjà mère de deux petites filles, madame Keith confia Eartha à une tante éloignée lorsqu'elle rencontra l'amour. Eartha ne la revit que sur son lit de mort deux ans plus tard. 

Comme dans un mauvais conte de fée ou un très bon mélodrame de Pixérécourt, la tante éloignée se révéla une horrible mégère qui se mit à battre Eartha et l'envoya ramasser le coton. A 6 ans, Eartha suait sang et eau dans les champs dans la moiteur du climat subtropical. Jusqu'à ce qu'en 1934, une autre tante éloignée ne se décide à l'accueillir chez elle à Harlem. Et même si cette dernière se révéla avoir également la main leste et le verbe haut, Eartha découvrit à New York la danse et le chant. 

Après une simple audition, elle intégra en 1943 la compagnie de danse de Katherine Dunham. Et la suite est plus limpide puisqu'elle est documentée : tournée en Europe, rencontre à Paris avec Orson Welles, théâtre, cinéma, retour aux USA, disques, célébrité. Et tout cela nous ramène, comme sur tapis roulant, jusqu'en 1997. 

























Comment est-il possible de ne pas assurément connaitre sa date de naissance où le lieu où on a vu le jour ? Puisque dans le cas d'Eartha, le 26 janvier 1926 est une date supposée et la ville de North un choix par défaut. Eartha est peut-être née à Saint Matthews, toujours en Caroline du Sud. Sa première tante éloignée était peut-être une simple voisine. Quant à la seconde qui l'accueillit à New York, pourtant pauvre mais trouvant l'argent pour lui payer un billet de car, n'était-elle pas sa véritable mère et donc sa mère supposée une cousine ? 

On imagine aisément l'émoi des étudiants du Benedict College auxquels Eartha fit cette stupéfiante confession, qui étrangement ne chemina pas vraiment jusqu'à la presse nationale quand cela aurait pu faire de très intéressants gros titres. Son escapade un peu remuante émotionnellement achevée, Eartha rentra à New York et reprit ses activités, notamment une nouvelle tournée des USA dans la comédie musicale "Le Magicien d'Oz". Et de nouvelles apparitions télévisées. Et la préparation d'un nouvel album jazz. La vie quoi. 

A ceci près que quelques mois plus tard, des étudiants de Columbia reprirent contact avec Eartha afin de lui annoncer la chose suivante : choqués et émus par ce qu'ils avaient découvert sur elle, ils s'étaient mis en tête de retrouver l'acte de naissance officiel de la star, ce qu'elle n'était jamais parvenue à faire par manque de temps et d'énergie. Et ils l'avaient localisé. Elle seule, bien entendu, pouvait être autorisée à le consulter, à condition d'en faire la demande officielle auprès d'un juge. Mais c'était possible. Et toutes ses questions allaient enfin pouvoir trouver des réponses. 




















Ce n'est finalement que dans les premières semaines de 1998 qu'Eartha Kitt put enfin, en retournant à Columbia, poser les yeux sur son acte de naissance et savoir enfin quand elle était née, où, et peut-être qui était son père sur lequel elle n'avait comme informations que ces rumeurs d'homme blanc, sans doute riche, abusant sa mère. Elle disposa pour cela de 15 minutes, sous la supervision d'un juge, après quoi le document retournerait dans les archives de Caroline. Et ce qu'elle découvrit entraîna des réactions... mitigées. 

D'abord son lieu de naissance. Le document restait flou : peut-être North, peut-être Saint Matthews. Et à ce titre, les deux villes, sur leurs sites officiels, proclament toujours être chacune la ville de naissance de la chanteuse. Ensuite son père. Et ce fut là sans doute le plus gros choc, puisque son nom figurait bien sur le papier mais avait été biffé d'un énorme trait noir et se trouvait donc totalement illisible, peut-être, supposa Eartha, afin de protéger l'identité du père, donc sans doute blanc, dans une Caroline du Sud en 1926 encore très très conservatrice. 

Mais puisque depuis le titre de ce billet, nous annonçons une bonne nouvelle et qu'une belle histoire du weekend est toujours pleine d'espoir et parfois de joie, le certificat apporta tout de même une légère satisfaction à miss Kitt : elle découvrit en effet qu'elle était née le 17 janvier 1927 et était donc d'un an plus jeune que ce qu'elle pensait. A l'inverse de Doris Day qui apprit en 2017 qu'elle n'avait pas 93 mais 95 ans, des journalistes ayant découvert son acte de naissance quelque part en Ohio. 













En 2008, le jour de Noël, Eartha Kitt décédait des suite d'un cancer. Sa date de naissance rectifiée, on put annoncer que la légende venait de disparaître à l'âge de 81 ans. Et 6 ans plus tard, un journaliste anglais se lançait dans une enquête d'envergure afin d'élucider les nombreuses zones d'ombre entourant toujours les premières années de sa vie. Il proclama même avoir découvert la véritable identité du père d'Eartha, ce que refusa de croire la fille de la chanteuse, qui fit également paraître en 2021 un livre sur la mère.  

Kitt Shapiro évoque dans son ouvrage le drame que fut pour Eartha Kitt de ne rien connaître de son enfance, de son père, ainsi que d'être une enfant métisse en Caroline du Sud dans les années 30. Mais elle conclue en affirmant que c'est précisément ce qui forgea le caractère indomptable de sa mère et son énergie presque inépuisable. 





















Nous pensons, mais ce n'est que notre avis personnel, qu'il n'est pas impossible que tout cela ait joué un rôle évident dans la trajectoire admirable d'Eartha Kitt mais c'est oublier peut-être le formidable moteur que doit être d'avoir été choisi pour devenir une poupée. 

Nous savons par exemple que cela ne nous arrivera jamais et si nous n'étions pas suaves, nous serions à deux doigts de penser que notre vie est un échec. Mais nous sommes suaves. Et nous possédons la poupée Catwoman. Ce qui est finalement une grande consolation.