samedi 18 juin 2022

Une caresse avant de se quitter.


 


















Suaves visiteurs, c'était le 136e numéro de "Soyons-Suave Weekend" et ce fut, comme à l'accoutumée, un plaisir. Maintenant, avouons, mais c'est sans doute le temps de reprendre le rythme, que nous terminons épuisés. Et puis cette chaleur, avouez ! Aussi nous vous embrassons et à très vite.  

Les très suaves Heures de l'histoire contemporaine : le jour où on interdit des toilettes.


 


















En cette fin d'année 1965, le producteur Lou Adler a de quoi être raisonnablement heureux. Débutant sa carrière musicale comme manager d'Herb Alpert, puis se découvrant des talents de compositeurs qui lui permirent d'offrir quelques chansons à Sam Cooke par exemple, il s'est lancé à partir de 1964 dans une aventure risquée, la création d'un label de musique et bien lui en a pris. 

Car Lou Adler a clairement du flair. Il a compris qu'en ce début des années 60, la musique folk et sa cousine germaine la musique pop sont sur le point de détrôner la variété. Créé au départ pour distribuer les disques de Johnny Rivers (ne cherchez pas, plus personne n'en parlera après 1968), son label Dunhill Records a surtout signé le chanteur engagé Barry McGuire qui dès son premier album va décrocher un numéro 1 avec "Eve of destruction". 


La guerre du Vietnam, la menace nucléaire, la conquête spatiale, la ségrégation raciale, voilà ce dont il est question dans cette ritournelle qui ressemble plus à une capsule temporelle qu'à une chanson et qui évoque si bien les préoccupations pacifistes de la jeunesse en 1965 qu'elle sera bannie de la plupart des radios américaines. 

Mais comme vous pouvez le remarquer, pas la moindre mention à des WC. Il est encore un peu tôt pour faire la liaison avec le titre de ce billet mais elle arrive. Car Barry McGuire ne va être qu'un intermédiaire avec le sujet du jour. 

Ce qui importe, c'est qu'au cours de ses tournées, Barry McGuire a fait la connaissance d'un quartet musical originaire de New York dont il a aussitôt tout apprécié et qu'il a invité à le rejoindre en Californie, afin de travailler avec lui et, autant en profiter, auditionner pour Lou Adler. Ce groupe est composé du couple John et Michelle Phillips, de Denny Doherty et de Cass Elliot. Et après avoir longuement hésité, ses quatre membres se font appeler The Mamas and the Papas. 





































































Peut-on faire plus années 60 et plus "flower power" que The Mamas and the Papas ? Sans doute pas. Et n'oublions pas que depuis notre naissance, nous sommes représentés par Mama Cass, nue dans un champ de marguerites ce qui peut aisément confirmer ce que nous venons d'écrire.

En 1965, les quatre membres du groupe se rendent donc à Los Angeles, pour participer au nouvel album de Barry McGuire dont ils vont assurer tous les chœurs, qui vient en plus de leur acheter une de leurs premières compositions, intitulée "California Dreamin". Et ils auditionnent comme prévu pour Lou Adler qui, dans une sorte de délire MGM "je vous engage pour 7 ans", leur commande aussitôt 10 albums. 

The Mamas and The Papas restent donc en studio et gravent une quinzaine de titres, dont le premier ne va aller nulle part mais lorsque sort leur propre version de "California Dreamin", c'est la folie. Ce groupe inconnu se classe directement à la quatrième place des hit-parade, le public découvre leurs harmonies impeccables, leur sens stupéfiant de la mélodie qui tue et leurs chanteuses, enfin surtout Michelle Phillips qui deviendra instantanément une icone. 


Lou Adler, pour revenir à lui, nage en pleine félicité puisqu'en deux contrats, Barry et les Mamas and the Papas, il a décroché le gros lot. Le quatuor n'a pour l'instant qu'un single mais assez de titres pour sortir un album complet. La machine Dunhill Records se met donc en marche et la sortie est prévue pour février 1966. Et finalement, puisque le groupe est sous contrat et les chansons déjà en boite, il n'y a plus qu'une chose à faire, trouver un visuel pour le futur 33 tours et pour cela, Lou a sous la main quelqu'un de formidable, le photographe Guy Webster. 

Puisque vous sentez venir la biographie synthétique de ce monsieur, ne vous décevons pas. Né à Hollywood, Guy est d'une famille appartenant au show business. Son père est un compositeur de renom oscarisé ("Secret love" pour Doris Day, "Love is a many splendored thing" pour tout le monde). Il a grandi en étant voisin de Fred Astaire, en voyant passer chez lui Duke Ellington et en jouant avec les enfants du gratin du cinéma. 

Mais ce qui l'intéresse depuis toujours, c'est la photographie. Après de courtes études, il s'est lancé un peu en autodidacte et c'est presque par accident qu'il s'est retrouvé à shooter des pochettes d'albums pour Dunhill Records. Il deviendra au passage un des plus célèbres photographes musicaux des années 70, à l'origine de pochettes devenues des classiques et un des plus célèbres photographes tout court, spécialisé notamment dans les personnalités du cinéma. Illustrations avant de revenir aux toilettes. 






























Guy Webster ne connait pas plus les mamas que les papas mais tout le monde ayant le même âge, il se dit que la séance photo pour leur premier album devrait être une bonne partie de rigolade. Et c'est effectivement ce qu'il va se produire. Guy se rend dans la maison qu'ils louent à Los Angeles. L'humeur est bonne, on boit, on fume, on prend des drogues (1965, rappelez-vous) et on oublie un peu de faire des photos. 

Et lorsque Guy réalise qu'il n'a rien fait, les Mamas et les Papas ne sont plus trop d'humeur... ou plus trop conscients. Guy leur court après, il parvient à les coincer dans la salle de bain, met vaguement la chose en scène et appuie sur le déclencheur. Il a conscience que c'est un peu n'importe quoi mais avec un peu de chance, cela collera avec le côté jeune et décomplexé du groupe. 

Et cela va donner ceci : 























Et ceci pour ce qui est des photos n'ayant pas été jusqu'à la pochette :




 



















Et donc enfin : apparition des toilettes ! Roses ou blanches en fonction des sources. Nous ne connaitrons jamais la vérité. 

En février, l'album "If you can't believe your eyes and ears", le premier des Mamas and the Papas sort, accompagné en mars d'un troisième single, "Monday monday" et cela va entraîner deux sortes de réaction. La chanson, elle, va être un triomphe et devenir le seul et unique numéro 1 du groupe. Elle leur rapportera même un Grammy. Donc tout va bien. 

Mais l'album ne passe pas, et chaque jour Dunhill Records voit revenir des cartons entiers de 33 tours refusés par les revendeurs qui n'envisagent pas une seconde de mettre en vente un disque proposant une cuvette de toilettes aussi clairement exhibée. C'est la catastrophe pour Lou Adler, qui a forcément beaucoup investi dans le produit. Impossible de lancer une réimpression et de rappeler tous les exemplaires dont beaucoup sont déjà partis à l'étranger. Une seule solution : la vignette. 

























Suivant le succès des différents singles de l'album, Dunhill Records va consciencieusement coller de petites étiquettes dont la taille calculée cache la honteuse cuvette et rendre enfin acceptable le disque des Mamas and the Papas aux acheteurs de 1966 qui ne faisaient donc ni pipi, ni autre chose.

On peut y voir aujourd'hui une belle idée collection, à condition évidemment de posséder tous les exemplaires, y compris étrangers.   

Il en sera de même pour les 45 tours, et ce n'est que lorsqu'une réimpression sera rendue nécessaire par le succès foudroyant du disque qu'on décidera de changer la photo, enfin de la recadrer. Exit donc le budget vignette. 













































Si Lou Adler est toujours parmi nous, ce n'est plus le cas de Mama Cass, décédée en 1974, ni de John Phillips, disparu en 2001, ou de Denny Doherty, emporté en 2007. Des quatre membres originaux, Seule Michelle Philipps est encore en vie. Elle a aujourd'hui 78 ans. Après une très fructueuse carrière, Guy Webster a rangé à jamais ses objectifs en 2019. Et tout cela est évidemment fort triste. 

Mais ce qui nous plait le plus dans cette belle histoire du weekend, en plus d'avoir donné naissance à une pochette figurant désormais sur la liste fameuse des disques censurés on ne sait plus toujours très bien pourquoi, c'est le mot final de Lou Adler. 

Car n'essayez pas de nous convaincre qu'il ne savait pas ce qu'il faisait lorsque, pour maintenir la popularité de l'album des Mamas and the Papas, il proposa à la vente une version collector dont le vinyle était coloré. Et de quelle couleur s'il vous plait ? 























Jaune. Evidemment ! 

Si vous le trouvez un jour, conservez-le précieusement. Il pourrait vous assurer une retraite heureuse car il coûte TRES cher... 

Que manger ce midi ?











Un double sandwich à la choucroute ? C'est parfait en juin, en juillet et même en août !  

Et maintenant dansons !


La touche Brazil sans laquelle un weekend n'est pas totalement suave nous ramène à un temps où nous trouvions fort suave d'aller siroter des caïpirinhas au Barrio Latino et parfois même de nous trémousser lorsque le son s'y prêtait... Suavement, bien entendu...

L'Instant mode du weekend.





















Ne serions-nous pas passés à côté de... beaucoup beaucoup de choses là, franchement...

C'est le weekend : soyons musical !




Enfin un peu de musique ! Et enfin un peu de suavitude après ces semaines, ces mois de disette qui furent pour nous fort occupés et peut-être pour vous, fort longs. Mais vous n'ignorez rien de ce à quoi furent consacrées nos journées toujours trop courtes : régler (ou tenter de régler) les vicissitudes liées à un achat immobilier bicentenaire, organiser des épousailles, sécuriser un poulailler figurant visiblement sur la version pour renards de TripAdvisor, s'intéresser de près au monde fabuleux du tracteur tondeuse. Bref : la vie diraient certains. Mais il manque les martinis ajouterons-nous. 

Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas ici à expliquer que tout est finalement supportable avec la bande son adéquate. Et cela vaut également pour le jour J, celui où nous passâmes du "je" au "nous", même si nous continuons, reconnaissons-le, à préférer la coordination à la première personne du pluriel. 

Cela pourrait d'ailleurs être une suave question du jour : doit-on forcément se marier en musique ? Avouons que nous ne sommes pas en mesure de fournir une réponse ferme à cette interrogation (à l'exception de cette évidence : pas de DJ !). Mais il est possible que cela soit une première étape sur la grande route de la concession pour laquelle il n'existe pas d'itinéraire bis. Alors de la musique, essayons, mais laquelle ? 

















Lorsque vous vénérez la bossa mais que votre moitié n'a qu'une passion très modérée pour Ipanema, lorsque vous savez que vous ne pouvez décemment pas imposer 10 heures de Doris Day à des invités innocents, lorsqu'enfin vous êtes bien obligés de reconnaître que les harmonies serrées des groupes vocaux des années 50 peuvent finir par provoquer des acouphènes, même en restant éloignés des enceintes, il ne reste qu'une solution (enfin bien entendu il en existe d'autres mais il était compliqué d'y passer des jours) : le mariage funky ! 

Aussi, nous sommes très heureux de partager avec vous aujourd'hui une sélection très love et fortement groovy du fichier "Gai Gai Marions-les !", d'une longueur totale de 9 heures, qui nous accompagna lors de cette belle journée ensoleillée au cours de laquelle plus d'une tête finit par marquer la mesure. 

Certes, vers 19 heures, la garden party ressemblait un peu à une assemblée de chiens en moumoute qu'on trouve habituellement sur la plage arrière des voitures mais cela ne nuit en rien au brio des conversations, au cristallin des éclats de rire et au flot d'amour qui inonda la journée, ce qui est encore plus facile lorsqu'on convoque Barry White. 
















Vous possédez donc à présent une partie du kit "Je refais le mariage de Soyons-Suave chez moi" mais qui convient également à tout type d'activité : dépoussiérer des plinthes, pratiquer un génocide de pissenlits, recenser avec exactitude les 2748 araignées que vous hébergez gracieusement. 

Comme nous avions pour l'occasion ressorti les vinyles, ne soyez pas surpris que cela craque occasionnellement. Mais enfin voici 18 pistes délicieuses offrant un florilège de basses irrésistibles, de chœurs enivrants, de quelques solos de saxo et surtout de voix, suaves visiteurs, qui nous en sommes certains sauront vous faire chavirer, selon le programme suivant : 

1. DELEGATION - OH HONEY
2. DONNA WASHINGTON - ITS SOMETHING
3. CHOCOLATE MILK - HOW ABOUT LOVE
4. BARRY WHITE - PLAYING YOUR GAME BABY
5. SILK - SIMPLY BEAUTIFUL
6. ALTON Mc CLAIE & DESTINY - MAKING ROOM FOR LOVE
7. MERRY CLAYTON - EMOTIONS
8. GENE CHANDLER - LET ME MAKE LOVE TO YOU
9. CARL CARLTON - THIS FEELING RATED X TRA
10. BOBBY CALDWELL - WHAT YOU WONT DO FOR LOVE
11. A TASTE OF HONEY - I LOVE YOU
12. MARGIE JOSEPH - I FEEL HIS LOVE GETTING STRONGER
13. THE ISLEY BROTHERS - FOR THE LOVE OF YOU
14. JON LUCIEN - YOU ARE MY LOVE
15. PATTI AUSTIN - THATS ENOUGH FOR ME
16. MINNIE RIPPERTON - INSIDE MY LOVE
17. ROZETTA JOHNSON - TO LOVE SOMEBODY
18. SILK SONIC - LOVES TRAIN









Et pour télécharger cette immense dose d'amour et de funk 70's, vous savez comment faire. 

Mais avant de poursuivre, un café peut-être...


Noir et sans sucre pour nous merci. Mais en poudre Lauren ? 

Et si vous avez succombé à ce "Mmmmm" d'anthologie, ceci devrait vous ravir : 

Vous n'allez tout de même pas sortir en cheveux ?


Ce n'est pas parce que c'est le weekend qu'il ne faut pas faire un effort. Glenn Close montre l'exemple et propose l'option "Retour de messe". 

Bienvenue dans "Soyons-Suave weekend" !


































Comme chaque weekend, ou presque, ou vraiment presque, ou vraiment vraiment presque, Soyons-Suave devient "Soyons-Suave Weekend", c'est à dire la même chose mais en plus "fin de semaine", un supplément détente qui vous permettra, sans erreur, d'affirmer que, oui nous sommes samedi, crévindiou nous sommes dimanche.

Et au programme de ce 136e numéro qui fleure bon l'été : un chapeau, une idée repas, de la mode, des mp3 qui nous ont menés jusqu'au bout de la nuit, une nouvelle page de nos suaves heures de l'Histoire contemporaine où il sera question principalement de wc et d'harmonies enchanteresses, une touche Brazil et du café. 

De belles histoires, de douces musiques, de chatoyantes couleurs pour vos yeux. C'est le weekend. C'est "Soyons-Suave weekend" ! 



jeudi 9 juin 2022

Entre nous...


"Light the candles, get the ice out, roll the rug up" : Soyons-Suave prépare enfin son retour ! 

C'est même écrit quelque part sur la droite de votre écran : sauf catastrophe, un nouveau numéro de "Soyons-Suave weekend" le 18 juin et la nouvelle saison de "Soyons-Suave été" qui devrait débuter le lundi 4 juillet. 

Nous ne savons pas si vous êtes prêts pour le retour des parutions estivales quotidiennes mais en ce qui nous concerne, nous avons tellement hâte. Donc embrassons-nous follement, disons-nous à très vite et voilà ! Champagne ! 

samedi 26 mars 2022

Entre nous...


 


















Suaves visiteurs, cela fait longtemps, très longtemps, trop longtemps et nous en avons pleinement conscience. Mais en ce samedi 26 mars 2022, nous souhaitions vous adresser une pensée et vous proposer (comme nous y allons parfois, franchement) de trinquer à notre santé puisqu'au moment où vous lirez ces lignes, nous serons en train de soigner les derniers détails de notre suave tenue et répéter une dernier fois ce "oui" que nous nous apprêtons à prononcer solennellement.

Ciel, Soyons-Suave se marie ? Eh bien oui ! Et cela explique en partie (en partie seulement) notre récent silence. Car, qu'on le veuille ou non, c'est terriblement chronophage ce petit engagement ! 

Que le champagne coule à flots, que le soleil brille et que les colombes partent dans la bonne direction, voilà ce que nous nous souhaitons. Prenez donc une dragée et à très vite. 




dimanche 2 janvier 2022

Une caresse avant de se quitter.


 


















Suaves visiteurs, c'était le 135e numéro de "Soyons-Suave Weekend" et ce fut, comme toujours, un plaisir. 

D'autant que cet épisode nous permet de vous présenter à toutes et à tous nos meilleurs voeux pour cette nouvelle année qui s'annonce... qui s'annonce... alors c'est évident, elle s'annonce, sans doute relativement mystérieuse et certainement synonyme de nouveaux défis. 

Mais tant qu'il y aura dans l'existence des plats en gelée, des chanteuses à glottes, un peu d'imprimés léopard et beaucoup de suavitude, nous survivrons. Donc des bises, des becs et des becots. A très vite. Et le meilleur, évidemment.  

Les très suaves heures de l'Histoire contemporaine : le jour où Eartha Kitt eut une très bonne et une très mauvaise nouvelle.

 

En 1997, Eartha Kitt est en peu nerveuse. Cela n'a absolument rien à voir avec sa carrière de chanteuse ou comédienne. Et à vrai dire, cela fait bien longtemps que miss Kitt n'a plus de questions à se poser concernant la place qu'elle occupe dans le monde du spectacle. Révélation de l'année 1952 au cinéma, chanteuse à succès depuis 4 décennies, impératrice des cabarets et icone gay absolue depuis ses débuts, statut par ailleurs renforcé par une courte mais mémorables phase disco/high energy au débuts des années 80, tout va bien pour elle. 

Et ceci est particulièrement vrai depuis, justement, le double succès de "I love men" et de "Where is my man" dont nous pourrions poster les vidéos simplement pour le plaisir des yeux mais ce qui nous entrainerait bien trop loin de cette nouvelle histoire du weekend. 

En devenant une reine des night-clubs, Eartha, qui était un peu dans les choux au cours des années 70, a rencontré un nouveau public et un nouveau souffle. En 10 ans, elle a chanté Sondheim à Londres, repris le chemin des studios de cinéma. Elle est demandé dans les séries tv à succès et vient de triompher dans "The Nanny". Elle enregistre à nouveau des albums originaux quant on lui concédait simplement jusqu'alors des "greatest hits". Elle est même sollicitée pour être la porte parole de certaines marques de vêtements. Bref à 71 ans, elle a tout pour être sereine. 

















Mais alors quoi ? Pourquoi cette nervosité frôlant les crises d'angoisse que même sa fille Kitt Shapiro, qui s'occupe de la carrière de sa mère depuis une dizaine d'années, ne parvient pas à calmer ? La raison peut sembler un tantinet disproportionnée mais voilà bien des choses qui ne se commandent pas : Eartha vient d'être conviée à parler en tant qu'invitée d'honneur au Benedict Collège de la ville de Columbia, dans l'état de Caroline du Sud et apprenant sa visite, une chaine de télévision lui a proposé d'être le sujet de son émission phare, un tête à tête d'une heure, en direct, consacré aux célébrités locales.

Car Eartha est bien une enfant de Caroline. Elle est même née dans les faubourgs de Columbia où on s'apprête à la célébrer. Le problème est que cela fait 63 ans qu'elle n'y a pas mis les pieds et n'avait pas vraiment l'intention d'y revenir. Autant qu'elle s'en souvienne, ses 8 premières années ont été un cauchemar dont elle a refoulé les plus grandes lignes. Et pour elle, sa vie a véritablement débuté lors de son arrivée à Harlem en 1934. Par conséquent, revenir en Caroline du Sud, pourquoi ? Et finalement pourquoi pas. Et voilà donc Eartha en route vers Columbia. 












Il est évidemment très tenant d'agrémenter ce billet de photographies légèrement nostalgiques ou montrant les charmes de la capitale de la Caroline du Sud mais retenons-nous puisque Eartha n'y vécu jamais et que franchement, cette grosse bourgade, qui comme souvent aux Etats-Unis, n'est pas la plus grande ville de l'état (c'est Charleston et de loin), n'a pas grand chose à voir avec notre histoire. Si ce n'est qu'en 1997, Eartha Kitt y pose ses valises pour quelques jours. 

Il y a donc d'abord cette longue interview à la télévision. Puis, le lendemain, cette conférence qu'elle doit donner au Benedict College, l'un des premiers établissements d'enseignement supérieur destiné aux noirs, fondé en 1870. Car, et c'est là l'une des curiosités de Columbia, capitale d'un état dont l'économie reposa jusqu'en 1865 sur l'esclavage et le commerce du coton, et siège par ailleurs de l'armée des Confédérés pendant la guerre de Sécession, cette ville du sud fut l'une des premières à accueillir des personnes de couleurs au sein de l'équivalent du conseil régional, et ce dès la fin de la guerre. Et à proposer de véritables établissements scolaires pour noirs. 

Et si pour Eartha, son passage à la télévision puis au Benedict College se passent très bien, elle est un peu mal à l'aise dès qu'on l'interroge sur sa vie en Caroline du Sud de sa naissance à son départ pour New York, puisque, comme évoqué plus haut, elle n'en a presque plus aucun souvenir. Et c'est véritablement au bord du malaise qu'elle évoque pour la première fois de sa vie ce qui est bien plus qu'un trou de mémoire : en fait elle ignore littéralement son lieu de naissance. Ainsi que sa véritable date de naissance. Elle doute même que celle qu'elle appelait maman ait été sa véritable mère. Quant à son père, elle n'en connait rien. Du tout. Stupeur générale. 
























D'après ce qu'elle sait, Eartha serait née à North, trou de 200 habitants mais possédant une voie ferrée et un bureau de poste, le 26 janvier 1926. Et habitant nous-mêmes un trou de 200 habitants, mais sans voie ferrée et sans bureau de poste, nous pouvons vous assurer que c'est vraiment très petit. Sa mère, Annie Keith (le Kitt sera un nom de scène) l'aurait eu par accident, peut-être à la suite d'un viol commis par un homme blanc, prétendument le fils du propriétaire d'une plantation. Déjà mère de deux petites filles, madame Keith confia Eartha à une tante éloignée lorsqu'elle rencontra l'amour. Eartha ne la revit que sur son lit de mort deux ans plus tard. 

Comme dans un mauvais conte de fée ou un très bon mélodrame de Pixérécourt, la tante éloignée se révéla une horrible mégère qui se mit à battre Eartha et l'envoya ramasser le coton. A 6 ans, Eartha suait sang et eau dans les champs dans la moiteur du climat subtropical. Jusqu'à ce qu'en 1934, une autre tante éloignée ne se décide à l'accueillir chez elle à Harlem. Et même si cette dernière se révéla avoir également la main leste et le verbe haut, Eartha découvrit à New York la danse et le chant. 

Après une simple audition, elle intégra en 1943 la compagnie de danse de Katherine Dunham. Et la suite est plus limpide puisqu'elle est documentée : tournée en Europe, rencontre à Paris avec Orson Welles, théâtre, cinéma, retour aux USA, disques, célébrité. Et tout cela nous ramène, comme sur tapis roulant, jusqu'en 1997. 

























Comment est-il possible de ne pas assurément connaitre sa date de naissance où le lieu où on a vu le jour ? Puisque dans le cas d'Eartha, le 26 janvier 1926 est une date supposée et la ville de North un choix par défaut. Eartha est peut-être née à Saint Matthews, toujours en Caroline du Sud. Sa première tante éloignée était peut-être une simple voisine. Quant à la seconde qui l'accueillit à New York, pourtant pauvre mais trouvant l'argent pour lui payer un billet de car, n'était-elle pas sa véritable mère et donc sa mère supposée une cousine ? 

On imagine aisément l'émoi des étudiants du Benedict College auxquels Eartha fit cette stupéfiante confession, qui étrangement ne chemina pas vraiment jusqu'à la presse nationale quand cela aurait pu faire de très intéressants gros titres. Son escapade un peu remuante émotionnellement achevée, Eartha rentra à New York et reprit ses activités, notamment une nouvelle tournée des USA dans la comédie musicale "Le Magicien d'Oz". Et de nouvelles apparitions télévisées. Et la préparation d'un nouvel album jazz. La vie quoi. 

A ceci près que quelques mois plus tard, des étudiants de Columbia reprirent contact avec Eartha afin de lui annoncer la chose suivante : choqués et émus par ce qu'ils avaient découvert sur elle, ils s'étaient mis en tête de retrouver l'acte de naissance officiel de la star, ce qu'elle n'était jamais parvenue à faire par manque de temps et d'énergie. Et ils l'avaient localisé. Elle seule, bien entendu, pouvait être autorisée à le consulter, à condition d'en faire la demande officielle auprès d'un juge. Mais c'était possible. Et toutes ses questions allaient enfin pouvoir trouver des réponses. 




















Ce n'est finalement que dans les premières semaines de 1998 qu'Eartha Kitt put enfin, en retournant à Columbia, poser les yeux sur son acte de naissance et savoir enfin quand elle était née, où, et peut-être qui était son père sur lequel elle n'avait comme informations que ces rumeurs d'homme blanc, sans doute riche, abusant sa mère. Elle disposa pour cela de 15 minutes, sous la supervision d'un juge, après quoi le document retournerait dans les archives de Caroline. Et ce qu'elle découvrit entraîna des réactions... mitigées. 

D'abord son lieu de naissance. Le document restait flou : peut-être North, peut-être Saint Matthews. Et à ce titre, les deux villes, sur leurs sites officiels, proclament toujours être chacune la ville de naissance de la chanteuse. Ensuite son père. Et ce fut là sans doute le plus gros choc, puisque son nom figurait bien sur le papier mais avait été biffé d'un énorme trait noir et se trouvait donc totalement illisible, peut-être, supposa Eartha, afin de protéger l'identité du père, donc sans doute blanc, dans une Caroline du Sud en 1926 encore très très conservatrice. 

Mais puisque depuis le titre de ce billet, nous annonçons une bonne nouvelle et qu'une belle histoire du weekend est toujours pleine d'espoir et parfois de joie, le certificat apporta tout de même une légère satisfaction à miss Kitt : elle découvrit en effet qu'elle était née le 17 janvier 1927 et était donc d'un an plus jeune que ce qu'elle pensait. A l'inverse de Doris Day qui apprit en 2017 qu'elle n'avait pas 93 mais 95 ans, des journalistes ayant découvert son acte de naissance quelque part en Ohio. 













En 2008, le jour de Noël, Eartha Kitt décédait des suite d'un cancer. Sa date de naissance rectifiée, on put annoncer que la légende venait de disparaître à l'âge de 81 ans. Et 6 ans plus tard, un journaliste anglais se lançait dans une enquête d'envergure afin d'élucider les nombreuses zones d'ombre entourant toujours les premières années de sa vie. Il proclama même avoir découvert la véritable identité du père d'Eartha, ce que refusa de croire la fille de la chanteuse, qui fit également paraître en 2021 un livre sur la mère.  

Kitt Shapiro évoque dans son ouvrage le drame que fut pour Eartha Kitt de ne rien connaître de son enfance, de son père, ainsi que d'être une enfant métisse en Caroline du Sud dans les années 30. Mais elle conclue en affirmant que c'est précisément ce qui forgea le caractère indomptable de sa mère et son énergie presque inépuisable. 





















Nous pensons, mais ce n'est que notre avis personnel, qu'il n'est pas impossible que tout cela ait joué un rôle évident dans la trajectoire admirable d'Eartha Kitt mais c'est oublier peut-être le formidable moteur que doit être d'avoir été choisi pour devenir une poupée. 

Nous savons par exemple que cela ne nous arrivera jamais et si nous n'étions pas suaves, nous serions à deux doigts de penser que notre vie est un échec. Mais nous sommes suaves. Et nous possédons la poupée Catwoman. Ce qui est finalement une grande consolation.